Maîtresse Françoise 2 sur Amazon

 

 

Préface Jean Streff

LES CONTREBANDIERS DE L’AMOUR

L’insondable crevasse du désir

 

« Il y a moins de phantasmes masochistes qu’un art masochiste du phantasme ». Cette phrase de Gilles Deleuze est extraite de l’introduction à La Vénus à la fourrure[1]. Maîtresse Françoise nous la donne à voir et à déguster littérairement tout au long de ce livre. En dominatrice accomplie et scrutatrice passionnée des méandres ô combien tortueux de l’être, elle met en scène les fantasmes, du plus basique au plus saugrenu, d’hommes qui désirent donner libre cours à leur imaginaire masochiste.

Bien que l’on finisse, au cours de ces pages, par se demander s’il s’agit uniquement de masochisme. Ou plutôt d’une plongée dans un univers inconnu comme celui que l’on rencontre dans les grands fonds sous-marins, là où grouillent des tas de bestioles telles que le requin-lutin, les squales bouclés, les anguilles égorgées, les haches d’argent, les dragons à écailles, les yeux perlés, les avaleurs de chimères et autres poissons-fouet ?

Autant de qualificatifs qui pourraient être les pseudonymes des étranges personnages que l’on va croiser ici. Car c’est bien dans les abysses de l’âme humaine que nous entraîne ce texte paroxystique, où la Maîtresse ne se contente pas de jouer avec les fantaisies de ses « patients », mais, telle une psychanalyste émérite, cherche à en extraire la substantifique moelle, à en trouver avec eux l’origine, à en disséquer les moindres recoins les plus enfouis dans leur inconscient.

Qu’ils se nomment Nikita l’espionne, Elodie en sous-sol, La Truie ou Chienne Huguette, tous sont les scénaristes de leurs impossibles désirs et cherchent une dominatrice, une complice de leurs briganderies.

Maîtresse Françoise sera celle-là.

Déesse improbable de rites païens enfouis dans les tréfonds de l’humanité, louve mère d’une Rome lavée de son sang quand elle serre entre ses seins Les bonniches volontaires, qui, cherchant la punition salvatrice, dévastent son appartement plutôt que de le nettoyer. Infirmière surréaliste lorsque qu’elle devient La Vénus enlatexée, icône phallique déifiée, ou médecin accoucheur tandis que Patricia, l’engrossée essaie en vain d’expulser de son « vagin mâle » l’enfant qu’il n’a jamais été.

Créatrice de l’illusion et prestidigitatrice de l’illusoire, Maîtresse Françoise emmène avec amour et passion tous ces êtres enluminés de rêves pleins de planètes inconnues jusqu’aux confins de leur voyage intérieur. Explorateurs de l’extase qui naviguent sans sextant dans un monde parallèle d’utopie et de trompe-l’œil comme le ferait un funambule ayant oublié sa perche d’équilibre au dessus des chutes du Niagara. Heureusement la dominatrice est là pour éviter la chute irréversible. Ciré Noir veut être pendu caoutchouté. On va lui en mettre des couches et des couches de caoutchouc avant qu’il ne « crache des squames d’étoiles » juste avant sa fictive mise à mort.  Le Noyé  rêve d’être englouti à jamais par la Reine Noire. Sa chimère sera réalisée dans une baignoire. « Toutes les dominatrices l’avaient fouetté, pincé ; aucune d’entre elles ne lui avait organisé son théâtre. » Et pour cause, il n’était jamais, jusque là, tombé sur la grande prêtresse d’un jeu de passe-passe kafkaïen, capable de retrouver en lui les illusions perdues d’une comédie humaine où l’enfance et l’adolescence décident par flashes éblouissants du reste d’une vie.            

Anima a 13 ans lorsque, au cours d’une kermesse de banlieue, il se perd dans une allée déserte. Au bout de celle-ci, surgit soudain une jeune fille portant des cuissardes  d’un rouge flamboyant : « Dans mon souvenir, les cuissardes pelliculaient les cuisses de mon ensorceleuse… Elle se tourna vers moi et me regarda longuement. Vertige, mes yeux rivés sur le cuir en feu… » Maîtresse Françoise, en experte de l’inconscient, insiste : « Le fait qu’elle soit dans cette allée entièrement vide, n’as-tu pas l’impression d’avoir basculé, traversé un couloir dans un monde parallèle, d’avoir voyagé ailleurs ou encore d’avoir vécu, comme tu le dis toi-même, une apparition ? »            

Ces apparitions symboliques rejoignent la scène primitive, celle qui déclenchera cette quête insatiable. Cela peut être une image, un film, une situation, des Choses vécues, comme le raconte Sacher-Masoch dans son roman éponyme, lorsqu’il voit sa tante, la comtesse Zénobie, infliger cravache et fouet à son époux qui vient de la surprendre en flagrant délit d’adultère. « Cet événement s’était gravé dans mon âme comme au fer rouge.[2] » L’univers BDSM n’est fait que de cela, d’images subliminales qui, une fois intégrées, conduisent à ce monde parallèle de jouissance toujours retardée. Le fameux suspens dont parle Théodore Reik dans sa somme incontournable consacrée au sujet[3] Car en effet cet univers fallacieux, mais pourtant si vrai dans la transe masochiste, permet aux adeptes d’entrer dans une extase, proche du sacré et de celle des martyrs religieux, qui peut durer des heures, des jours, voire toute une existence pour ceux et celles qui choisissent d’y plonger définitivement.

La mère de Blandine était employée de maison dans une famille de grands bourgeois : petit tablier impeccablement repassé, robe noir à col Claudine amidonné et coiffe appropriée, bref Jeanne Moreau dans Le Journal d’une femme de chambre. Enfant, Blandine accompagne parfois sa mère au travail et, en la regardant accomplir ses « basses » besognes, il flashe très vite sur ces femmes autoritaires qui la dirigent et ne se gênent pas pour l’humilier.

La scène primitive est là et le transfert se fait sur le champ: « Elles étaient grandes. Elles se tenaient droites… Rigides, elles sifflaient des ordres en plissant dédaigneusement les lèvres… C’est en les scrutant que j’ai eu mes premiers émois, en m’imaginant être la servante de ces femmes. » Blandine a aujourd’hui 50 ans, il travaille dans le bâtiment et vient tous les week-ends enfiler la défroque de sa mère. Un peu comme Norman Bates dans Psychose[4] mais en moins dangereux.

Pour Anne Boleyn, fasciné à 16 ans par Geneviève Bujold dans le film Anne des mille jours, ce sont le crissement des ciseaux qui découpent le col à jabot de l’innocente épouse d’Henri VIII d’Angleterre avant l’exécution capitale. Ce sont les « crisse ! crisse ! » des ciseaux sur la soie qui l’hallucinent. Il en a, pour retrouver le bruit idéal de son fantasme, essayé des dizaines. Jusqu’au jour où il a tout trouvé : les ciseaux, le chemisier adéquat et son bourreau chimérique.

Pour Nikita, l’espionne, gavée de James Bond, c’est en femme fatale au service de la CIA qu’il doit se présenter devant le général russe qui va se livrer à une fouille corporelle très poussée pour retrouver les microfilms cachés… devinez où ? Et les gants de latex qui claquent comme un coup de fouet quand la maîtresse les enfile.

Pour Sabine, tout a commencé par L’Enlèvement des Sabines de Nicolas Poussin vu au Louvre. Depuis, il court de musée en musée en quête de rapts. De Füssli à Rubens, aucun ne lui échappe. Et il se retrouve, enfin enlevé, immobilisé et bâillonné sur la table de bondage du donjon. Il va falloir téléphoner à sa femme pour lui demander une rançon. Qu’elle refusera évidemment de verser, laissant la pauvre Sabine aux mains sadiques des « infirmières psychiatriques complètement dingues » qui le tiennent en otage.

« Chez vous, je suis comme un enfant, un vieil enfant curieux. Votre donjon est un parc d’attractions et j’ai l’impression d’y faire des tours de manège. » Cette confession dit tout de ce livre pour le moins ébouriffant. Car, des tours de « manège enchanté », le lecteur va en faire et en faire tout au long de ces 350 pages. « Tournicoti, Tournicoton » disait Zébulon, le personnage monté sur ressort de la série éponyme destinée aux enfants de l’ancienne ORTF, pour emmener la petite Margote au pays du Bois-Joli. Maîtresse Françoise n’est pas montée sur ressort, mais sait déceler tous ceux qui ont permis à ces hommes d’inventer leur paradoxale jouissance, et, par là-même, les emmener, à travers le miroir de leur imaginaire, au pays des merveilles d’Alice : « Tant pis pour le réel trop réel. Il y a aussi tout ce qui peut se faire en biais, se regarder d’un œil oblique. » Un regard dépourvu de tous les tabous d’une société où le politiquement correct a remplacé l’utopie, où la bienséance formatée laisse de moins en moins de place à la liberté d’esprit, où l’allégorie sera bientôt détournée en injure.

Le grand cirque des fantasmagories qui nous est ici proposé rappelle les films de Fellini : sa Saraghina fouetteuse, ensorceleuse et matriarcale de Huit et demi, son défilé de prostituées dans Fellini, Roma, ses lutteuses métaphoriques exposées dans la fête foraine des Clowns ou les assemblées, éminemment castratrices, de La Cité des femmes. On pense aussi à Buñuel : la boîte à musique avec la petite danseuse qui tue quand elle danse de La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz, les rêveries érotiques de Catherine Deneuve dans Belle de jour, le dîner impossible du Charme discret de la bourgeoisie. Deux metteurs en scène qui ont poussé le plus loin les jeux avec les souvenirs, les jeux avec le pouvoir, exactement comme le fait Maîtresse Françoise avec ses soumis, les épinglant tels des papillons rares dans sa boîte de Pandore, les examinant à la loupe sous le microscope de l’illusion.

Pour en revenir au masochisme, cette pulsion qui, entre Eros et Thanatos, accompagne l’être humain depuis la nuit des temps, je voudrais citer une phrase qu’Annick Foucault a livrée dans une interview : « En érotisant la barbarie, les fétichistes et sadomasochistes castrent les vrais bourreaux de leurs armes. » Erotisme et barbarie, voilà deux mots à priori difficiles à concilier, surtout par les temps qui courent. Et pourtant, que cette affirmation est juste. Un ami psychanalyste me disait récemment que le grand danger des terroristes est qu’ils n’ont pas résolu leur problème d’Œdipe.

Peut-être que si les barbares acceptaient une simple consultation, voire quelques séances de défoulement, dévoiements, dévoilement de leur être profond, chez Maîtresse Françoise, non seulement les questions fondamentales avec leurs génitrices pourraient, peut-être, se dissoudre dans la volupté, mais, certainement, le monde se porterait mieux. Car, comme l’a remarqué un autre Foucault, Michel de son prénom : « On peut dire que le SM est l’érotisation du pouvoir, l’érotisation de rapports stratégiques[5]. »

« Jouer au mal pour ne pas le faire », déclara aussi l’auteure de ce texte. Alors, bonne partie à vous, chers lecteurs. Les dés sont évidemment pipés, mais c’est si bon d’aligner 421 à chaque lancer sur le fabuleux tapis volant de l’imagination.

Jean Streff

[1] Le Froid et le cruel, introduction à La Vénus à la fourrure de Léopold von Sacher Masoch, éditions de Minuit, 1967.

 

[2] Choses vécues, éditions La Bourdonnaye, 2014.

 

[3] Théodore Reik, Le Masochisme, Payot, Paris, 1953.

 

[4] Film d’Alfred Hitchcock sur un scénario de Joseph Stefano (1960). Le rôle de Norman Bates fera la gloire de son interprète Anthony Perkins.

 

[5] Michel Foucault, Sex, Power and the Politics of identity, entretien avec B. Gallagher et A. Wilson, Toronto, juin 1982.

 

Extrait - Les Raptées

 

Les raptées

Je projette de me rendre à Amsterdam. Comme à chaque fois que je voyage, je contacte une maîtresse du cru. Là mon ami Bert du magazine Massad me conseille. Maîtresse Madieanne, une grande bondageuse. Elle performe souvent dans les soirées néerlandaises comme Europerve. Avec mon compagnon, nous rendons visite à Madieanne. Lorsque l’on pénètre dans l’antre de la dominatrice hollandaise, nous sommes émerveillés par une indescriptible collection de latex et d’objets hétéroclites. Mon compagnon est photographe amateur. Immédiatement nous proposons à Madieanne de revenir chez elle avec du matériel photo pour réaliser un reportage.

Quelques semaines plus tard, nous voilà à nouveau chez la star du bondage. Nous arrivons le soir tard, nous allons au restaurant et là, Madieanne propose de couvrir une scène de rapt. Je trouve l’idée géniale. À Paris, mon esclave Sabine insiste et me saoule pour mettre en scène son enlèvement. Or à Paris, a fortiori au bois de Boulogne, une patrouille de police, et le scénar est foutu. Madieanne habite une banlieue calme, proche d’un bois peu fréquenté.

Au petit matin, nous nous bardons de cuir noir, pantalons, manteaux de cuir cintrés comme ceux de Keanu Reeves dans Matrix. Nous nous bottons de cuissardes. Le futur rapté a ordre d’aller faire son jogging dans les bois. Nous arrivons en voiture, nous tournons autour de lui. Nous choisissons l’endroit le plus approprié pour enlever le joggeur. Et nous déposons le photographe. Nous tournons encore un peu, puis nous sortons de la voiture comme des furies. Madieanne enfile la tête du joggeur dans un sac de cuir. Je le menotte poignets derrière le dos. Elle a enfilé une ceinture dans les passants du sac. Elle la serre. En deux temps trois mouvements, et quelques coups de bottes, le voilà enfourné. Le coffre se referme sans merci sur les gémissements étouffés par la cagoule. Nous rentrons chez Maîtresse Madieanne. Le rapté est encamisolé, puis placé dans une cage. Camisole et cage, il ne risque pas de nous échapper.

— Au secours ! Au secours ! hurle-t-il à travers son masque.

— Il nous casse les oreilles, dis-moi Madieanne il n’est pas bâillonné ?

— Non, colle lui la poire d’angoisse le temps qu’on finisse de déjeuner.

Maintenant une tasse de café à la main, je lui explique. « Nous sommes les envoyées de la Déesse-Mère Gaia. Nous sommes une génération nouvelle de femmes disciples des déesses antiques. A la fois bonnes et destructrices pour qui n’obéit pas à la nature et ne la respecte pas. Nous sommes venues sur la planète pour féminiser les mâles agressifs tels que toi. La Terre-Mère Gaia, Déesse femme est outrée par la violence de la race mâle. Leur dieu est un dieu mâle qui méprise et humilie les femmes. Or Gaia veut faire disparaître le masculin de la planète. Le seul moment ou les hommes useront de leur masculin sera le moment de copuler. Notre rôle est donc d’obliger les hommes à changer afin qu’ils soient féminins, et qu’ils se rapprochent de la Nature. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de passer notre après-midi à faire de toi une femelle. »

La raptée dans sa camisole a le bas du corps nu. Nous collons sa queue à l’entrejambes avec du sparadrap pour la faire disparaître. Ne plus voir l’horreur de ce sexe mâle. Nous lui enfilons une culotte de latex. Sur la culotte est sculpté un sexe féminin de la même matière. Madieanne lui met une paire de bas et un porte-jarretelles en latex. Il passe sur la table de bondage ligoté par les gros ceinturons de cuir.

Il est déjà tard, la prisonnière est entre de bonnes mains, celles de la belle Madieanne. La raptée est face aux infernales fucking machines. Nous rentrons sur Paris.

Sabine

Être Sabine au moins une fois !

Dès que je publie les photos du rapt sur mon site, Sabine, folle de rage, saute sur son téléphone et m’interpelle. « Maîtresse, depuis que je vous ai remis un contrat vous permettant de procéder à l’enlèvement de ma personne, je suis fou, malade, vert de jalousie. Oui, je vous le dis, c’est pas très sympa. Vous allez jusqu’à Amsterdam pour enlever un inconnu avec une autre maîtresse, que je ne connais pas, du reste. Et pour moi fidèle Sabine qui ne fréquente aucun autre donjon, vous passez votre temps à différer ce projet. »

Lorsque Sabine arrive chez moi, j’ai toujours une camisole en main. Dès qu’elle franchit le pas de la porte je l’encamisole. Je lui enfile un masque. Je lui pose un bâillon. Et je fais comme si… comme si je venais de l’enlever en plein Paris. Elle est prisonnière, enlevée. Je dois demander une rançon à son épouse.

Une fois Sabine immobilisée sur une table de bondage, que je lui ai enfilée un fourreau de contrainte entre ses pieds et sa taille, comme une sirène, lorsque des gros ceinturons de cuir traversent entre ses bras et son corps malgré la camisole, que les gros ceinturons de cuir bloquent ses jambes déjà enserrées, que ces gros ceinturons enlacent les barres de fer solidement fixées à la table, Sabine ne peut plus bouger le moindre petit doigt. Je décroche le téléphone !

— Je téléphone à ta femme !

— Nonnnnnnnnnnnn… marmonne Sabine à travers le bâillon. Je compose le numéro d’une amie complice fidèle au rendez-vous que je propose toujours avant la venue de Sabine :

— Allô Madame de la Tour du Pin !

On est snob ou on ne l’est pas !

« Chère Madame, désolée de vous déranger. Je dois vous informer que votre époux Gérard est entre nos griffes. Nous sommes des infirmières psychiatriques complètement dingues, en quête d’expériences sulfureuses. Nous l’avons enlevé. Il est solidement immobilisé. Nous tentons de vérifier l’état féminin de l’individu. Pour cela nous avons planté un Plug dans son trou du cul. Il bande, donc il est ! Constater qu’il est en érection engodé fait partie de nos expériences. Ne vous étonnez pas si nous le nommons désormais Sabine. Elle nous confie que vous seriez désespérée de la perdre et qu’elle jouit d’une grande fortune. Nos expériences coûtent cher. Nous choisissons de vous rendre Sabine en échange de la remise d’une rançon. Qu’en pensez-vous ? »

C’est Tina qui est au bout du fil… je mets le haut parleur.

La fausse épouse s’écrie :

« Cette pauvre lope ! Gardez-le, faites des expériences sur lui. Vous voulez son paquetage, ses frusques, qu’est-ce que je dois vous envoyer ? Tout sauf du fric. J’ai épousé cette larve pour sa fortune. Je ne vais pas perdre son fric pour le récupérer. Je ne vous demande qu’une chose : si vos expériences tournent mal et qu’il crève, téléphonez-moi pour me dire où est le corps. Mon amant est haut placé dans la police. Il fera en sorte que l’on retrouve son cadavre pour toucher l’assurance. Je vous jure que vous ne serez pas inquiétées. Car, enfin, nous allons jouir, mon amant et moi, des biens de cette pauvre décérébrée et toucher le pactole. »

Sur ce, la tendre épouse de Sabine me raccroche au nez ! Dans cet état quasi religieux, tout ronronne, telle la mélodie d’une vieille horloge à musique. Reconnaître la voix de son épouse ? Non mais ! Elle y croit dur comme fer, enfin presque…

— Mauuummm munnnn Sabine bâillonnée n’arrive pas à s’exprimer. Je retire le bâillon.

— Je t’écoute !

— Elle dit cela pour que vous me libériez sans rançon. Elle m’aime et me respecte. Jamais elle ne tiendrait un tel discours, merci d’insister Maîtresse ! Dring dring je rappelle :

— Encore vous !

— Sabine insiste, chère Madame. Elle est persuadée que vous répondez dans ces termes car vous vous êtes fait un devoir de ne pas céder. Vous refusez de payer, vous craignez que l’on ne libère pas Sabine. Elle est convaincue que vous l’adorez. Sabine dit que vous l’avez toujours respectée. Que vous êtes désespérée à l’idée de la perdre. Vous ne pourriez pas vivre sans elle.

— Dans ses rêves ! Une fois encore, j’ai supporté ce pauvre invertébré pour la vie confortable qu’il m’apportait. Mais l’idée qu’une autre femme m’en débarrasse, et que j’hérite de sa fortune me fait grimper au septième ciel. Si vous le faites crever, je vous vouerai une reconnaissance éternelle. Plus besoin d’inventer des sornettes pour rejoindre mon amant. Enfin libre avec le fric. Vous n’imaginez pas le bonheur, merci Madame ! Puis-je vous aider, pouvez vous me le passer ! Que je lui confirme ma position…

— Mummm munnn s’écrit Sabine !

— Désolée, je ne puis, elle est bâillonnée… Le temps s’écoulait, mon discours fusait, Sabine bandait. Quelquefois Sabine menaçait de faire une grève de la faim. Alors je la gavais comme une oie en devenir. Puis la séance se terminait en attendant un prochain voyage mystique. A propos de son rapt, sans arrêt Sabine en remettait une couche.

— Je vous demande de m’enlever, de mettre en scène un vrai rapt.

— Un vrai ?

— Bon OK, organiser une mise en scène ! rétorque Sabine.

— Mais nous vivons en plein Paris et je n’imagine pas t’enlever au bois de Boulogne. Il y a beaucoup trop de monde.

— Mais vous avez le contrat en main !

— Fous-toi de ma gueule, idiote, tu imagines la tête des flics à la lecture de ton contrat masochien, fut-il signé de ta blanche main. C’est un coup à se retrouver en chambre d’isolement à Sainte-Anne.

— Ne vous inquiétez pas Maîtresse, j’ai des relations.

— Laisse-moi rire, tu en sortirais peut-être et moi tu y penses ! Bon j’essaie de trouver une solution hors de tous dangers.

— J’ai une idée, rétorque Sabine et peu importe, même si c’est joué et grossier. Je me concentrerai sur l’émotion.

— Je n’ai pas de voiture ! Et je n’en veux plus !

— C’est pas un problème ! Louez une ambulance !

— Tu plaisantes !

— Pas du tout, bon louez un utilitaire, ça fait plus réel qu’une voiture ordinaire. J’assume les frais… Un utilitaire blanc si possible comme une ambulance. « Vous le savez Maîtresse, je rêve de me faire enlever par des femmes fatales ou plutôt des infirmières psychiatriques complètement déjantées. Vers l’âge de onze ans, je ressentis une intense émotion en lisant Tintin et les Cigares du Pharaon. Je revis mille fois la scène dans mon imaginaire. Je connus mes premiers émois sexuels à la vue de ce pauvre Tintin encamisolé et embarqué dans une ambulance. » Sabine passe des heures sur le site internet spécialisé dans les accessoires de bondage pour malades mentaux et les transports de prisonniers dangereux[1].

Sabine élabore un plan :

— Voila, Maîtresse ce que je propose : nous allons un soir au restaurant, nous dinons en toute amitié. Je récupère mon manteau au vestiaire. Je laisserai une carte magnétique de mon parking dans ma poche. Très facile à la subtiliser, vous prenez mon bras et à un moment vous glissez votre main discrètement dans ma poche.

— Ah bon ! Et comment tu rentres chez toi ?

— Je réveille la gardienne, je la sucre assez toute l’année pour que je me permette de la déranger. Plus simple encore, à partir d’aujourd’hui, je garde un double dans mon portefeuille. Vous organisez cela pendant les vacances scolaires. À cette période ma rue est déserte. Les femmes et les enfants sont au soleil. Les hommes dorment chez leur maîtresse. Ou, les plus sérieux restent au bureau pour travailler jusqu’à plus d’heure.

Sabine habite une rue assez discrète dans le seizième et l’idée commence à germer. Car cette idée me paraît très excitante, comme lorsque j’emmenais Élodie faire la pute au bois de Boulogne. Après tout l’enlèvement dans un parking, à l’abri des regards, me semblait moins dangereux. J’en parle à mon amie Tina, toujours prête à tout, elle est cadre hospitalier dans la vie ordinaire.

— Je connais un black, un ambulancier casse-cou et assez naïf, je suis sûre qu’il marcherait.

— Tu es sûre que cet ambulancier ne va pas garder notre Sabine espérant toucher une vraie rançon ?

— Non, je le connais j’en suis sûre, on pourrait même lui faire emprunter une vraie ambulance…

Nous commençons, avec Sabine, à tirer des plans sur la comète. Je ne suis pas sûre de vouloir mettre en scène cette idée, mais après tout pourquoi ne pas en parler. Nous avons le temps, quelques mois avant les vacances d’hiver. On prévoit l’enlèvement puis le retour au donjon, détail, séance. Tout le matériel est déjà chez moi, souvent offert par Mozart. J’ai fait découvrir à Mozart tous les accessoires de bondage psychiatrique, lui ai fourni les adresses. Des sangles pour le lit, armées de menottes et de chevillières fermant avec des cadenas sophistiqués. Les menottes sont en cuir fauve très épais. Elles sont doublées d’agneau plongé blanc. Fetters est le revendeur à Londres et Mozart n’a cessé de m’en offrir pour son propre confort.

Le tchat autour de cet imaginaire débordant permet d’illuminer la libido de Sabine. Mon discours claque dans sa fantasmagorie, comme des coups de fouet. Dans ce type de relation et même dans la sexualité plus ordinaire, c’est le discours préalable qui compte plus que le passage à l’acte. Nietzsche ne disait-il pas :

« Si l’on me laissait choisir librement, Volontiers, je choisirais une petite place Au cœur du Paradis : Mieux encore - devant sa porte ! »

Je crois que le talent de ce grand philosophe résume toute la vie sexuelle et même l’errance de l’Homme dans la société. Il arrivait souvent que Sabine parle de ses premiers saisissements.

« Vous savez Maîtresse, je suis troublé par l’œuvre des grands maîtres. Les scènes de rapt m’interpellent. Je n’en loupe aucune, de musée en musée. Je suis extasié devant la soumission de Samson à Dalila, la toile de Rubens éclaboussant de lumière dans la galerie du musée Londonien. Je délire devant l’enlèvement des Sabines. Rubens, Boucher, David… J’en connais les moindres détails, leurs yeux renversés me plongent dans l’hallucination d’un état doloriste, un état de conscience modifiée. Qu’est-ce que je peux bander en regardant les yeux hallucinés de ces raptées.

Je retrouve tous les éléments déclencheurs de ma sexualité dans les œuvres d’artistes comme Johann Heinrich Füssli. Brunehilde suspend Gunther « comme un carré de viande[2]. » Je vois Brunehilde en dominatrice rapteuse. Dans le Seigneur des Anneaux, j’ai été bouleversé par les créatures fœtales prisonnières des filets tissés par Arachnée, suspendues au plafond dans l’antre de la vorace.

Est-ce que j’ai un esprit malin qui subvertit tout ? En tous cas je bande. »

Une vie durant, ces images le hantent. Il cherche à être Sabine. Il cherche à se faire enlever comme Tintin dans une ambulance, camisolé. Etre la victime de Shelob/Arachnée l’araignée monstrueuse. Ou encore, dans ses rêves orgiaques être suspendu comme Gunther. Je n’ai jamais cédé à l’enlèvement, pourtant l’idée me séduisait. Je trouvais cela beaucoup plus dangereux, même dans un parking privé, que le jeu que nous avions élaboré avec Madieanne.

Mais les plans de l’enlèvement de Sabine, ont été et sont toujours remis en question. Ils font l’objet de longs échanges épistolaires. Qui sait peut-être un jour !

[1] http://www.humanerestraint.com/

[2] Un petit emprunt à Régis Michel conservateur des arts graphiques au Louvre

 

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